Un peu d'histoire
Le vampire a toujours existé. A ses origines une entité désincarnée, il est la peur de l'invisible, d'une menace potentielle, de l'inconnu, de l'informe. Lui-même informe, plus exactement polymorphe. On le confond facilement avec la goule ou le loup-garou. Peu importe, il est là. Dans toutes les cultures, de la plus primitive à la plus industrialisée, il est là. Il est le Voleur de Vie.
Quoiqu'il ait pu en être, le vampire n'a aujourd'hui plus cette qualité. Il s'est réduit, concentré dans un mort-vivant qui sort de terre pour sucer le sang des vivants, un Comte Dracula universalisé... Que s'est-il passé? Est-ce d'un commun accord que tous les Buveurs de Vie se sont regroupés derrière un seul des visages de leur race? Ou bien est-ce ce Nosferatu, ce "sale"... qui a vampirisé ses semblables...?
Premières traces
Mort-vivant, qui sort le nuit de son tombeau pour sucer le sang des vivants, le vampire est attaché traditionnellement aux croyances des pays slaves. Toutefois, ce mythe trouve ses origines dans la plus haute antiquité (sa première trace tangible est un vase préhistorique découvert en Perse et orné d'un dessin représentant un homme aux prises avec un être monstrueux essayant de lui sucer le sang). Pour certains, les premiers récits mentionnant des morts-vivants suceurs de sang appartiennent à la Chine du VIé siècle avant notre ère. La Grèce nous a laissé ses légendes de Buveurs de vie et de sang, ainsi que l'empire Romain, l'Assyrie, l'Egypte, la Gaule... Partout esprits, dieux et démons partagent le quotidien de l'Homme. Le Buveur de Vie a évidemment sa place, spécialité maladies étranges. Cependant il n'a pas de forme précise, il est confondu avec d'autres, fait partie de cette horde de forces inconnues auxquelles l'homme est confronté. Pour le trouver, il faut rechercher aussi bien les histoires de morts-vivants que les sacrifices sanglants des créatures surnaturelles et les récits de ceux qui augmentaient leur puissance en mangeant leur semblables. Mais ce qui fait le vampire est déjà là. On le craint. On élabore des rites funéraires destinés à combler le mort pour l'empêcher de revenir. On fait des offrandes aux dieux sanguinaires. Le monde gréco-romain eu cependant ses divinités sanguinaires, comme les "empuses" ou les "lamies" démons ou spectres suceurs de sang (qui sont communs d'ailleurs à de nombreuses civilisations). Les grecs croyaient également que les morts "préservés de toute corruption cadavérique" pouvaient sortir de leur tombe.Les prêtres cappadociens usaient de méthodes que l'on peut associer à des pratiques vampiriques. Ces prêtres-magiciens, les "belladonaires", s'entraînaient à immuniser leur organisme contre les effets de la Belladone (une plante toxique hallucinogène connue pour ses utilisations occultes). Vêtus de noir, la tête couverte d'un bonnet également noir, ils se répandaient dans les villes aux jours de fête de la déesse, se contorsionnant et mangeant la "cerise enragée" par pleines poignées. Puis ils brandissaient des couteaux, des sabres et s'infligeaient des blessures volontairement. Le peuple, pour se purifier, buvait le sang qui en coulait.
Le Haut Moyen - Age
Les premières rumeurs évoquant des morts dont le corps avait été retrouvé intact dans leur cercueil remontent au XIé siècle. Au fur et à mesure que la chrétienté se répand, la vision est plus simple : tous les dieux des autres cultes deviennent des démons.
A ce sujet, l'église chrétienne du Moyen-Age (entre le Vème et le Xème siècle particulièrement ) a eu recours, lors de la conversion d'autres cultes, à l'assimilation des principes des divinités "étrangères" , ainsi que des légendes populaires. Devenus des anges ou des saints, les dieux originels virent leurs noms relégués à un bestiaire démoniaque et leur symbolique "recyclée" - un intéressant cas de vampirisme mythologique...
A partir du Vème siècle, les "Capitulaires" condamnent à mort le paganisme, et marquent le début de la persécution de ceux qui refusent toujours le dieu unique. La population est terrorisée par les visions infernales de Jugement Dernier.
En 781, un Capitulaire saxon dénonce des cultes dits diaboliques, et interdit définitivement les festins de chair humaine et les rites magiques. Les Buveurs de Sang sont pourchassés sans distinction, disparaissent presque. Le mot d'ordre de l'Eglise est "imitation" et non "imagination". Les "concurrents" au dieu unique ont été effacés... si on ne croit plus à quelque chose, celle-ci est vouée à l'oubli.
En 1031, l'évêque de Cahors évoque dans le Concile de Limoge le premier cas de vampirisme recensé depuis longtemps. Il s'agit du corps d'un soldat qui avait refusé les Saints Sacrements, et qui était retrouvé hors de terre à chaque tentative d'enterrement dans un cimetière consacré. Le corps ne trouva la paix que lorsque des amis l'ensevelirent en terre profane.
Le XII ème siècle
Certains esprits sont persistants. Au XII ème siècle, on les adore toujours, secrètement, au foyer. Par crainte de l'église, ils n'apparaissent plus que la nuit. Les paysans isolés et sous-alimentés sont sujets à la maladie et aux visions. Les sorcières se multiplient. Les vampires aussi. Leurs apparitions sont fréquentes, au gré des circonstances. En période de crise, il faut un bouc émissaire.
Bien qu'on le confonde encore avec la goule et le loup-garou (accusé de toute façon de devenir vampire après sa mort), le vampire a envahi les royaumes unis dès le XIIé siècle, ont connu les premières manifestations de vampirisme au sens propre du terme, c'est à dire de morts-vivants qui sucent le sang : ils étaient à l'époque appelés "cadaver sanguisugus" et "Les vampires étaient devenus si nombreux qu'on dût les brûler par grappes entières". Des cas de vampirisme sont répertoriés dans "De nugis curialium" par Walter Map, de 1193, et "Historia Regis Anglicarum" par William de Newburgh, 1196. On trouve des récits sur des morts, en général excommuniés, "qui sortent chaque nuit de leur tombe pour tourmenter leur proches ou pour provoquer des morts suspectes en séries. En ouvrant leur cercueil, on trouve le cadavre intact et maculé de sang, et le seul moyen de mettre fin au maléfice est de brûler le corps après l'avoir transpercé à l'aide d'une épée". Dès 1484, l'Eglise s'intéresse à ce mythe (parution du "Malleus Maleficiarum", approuvé par le pape Innocent VIII et qui conclu à la réalité des morts-vivants). Ce n'est toutefois qu'au XIVé siècle que le vampirisme, surtout en Prusse orientale, en Silésie et en Bohême, "devient véritablement endémique". Des manifestations répétées sont signalées notamment pendant les épidémies de Peste, qui ont sans doute favorisé la croyance au vampirisme : "Pour éviter le contagion, on se hâte d'enterrer les victimes de la maladie sans même s'assurer de leur mort clinique. Que l'on trouve, quelques jours plus tard, en ouvrant un caveau de famille, des cadavres parfaitement conservés mais maculés de sang, il n'en faut pas plus pour imaginer qu'ils sont devenus des vampires, alors que les malheureux ont probablement souffert une longue et atroce agonie dans leur cercueil et se sont infligés des blessures en essayant vainement de se libérer de leur prison de bois". En France, l'une des affaires les plus célèbres fut le procès de Gilles de Rais en 1440. Sinistre personnage, bourreau d'enfants, Gilles de Rais sera associé par J.-K Huysmans dans "Là-Bas" (1891) au vampirisme. Généralement, les vagues de vampirisme correspondent à des épidémies de maladie, de la même façon que les histoires d'ogre cannibale correspondent aux périodes de famine.
Quelques Dates :En 1337 et 1347, deux vampires furent découverts, il furent empalés puis réduits en cendres.
En 1343, Le baron prussien Steino de Retten (Lauenbrug) est soupçonné d'être un vampire.
De 1346 à 1353, une épidémie de peste noire s'abattit sur l'Europe. On croyait que la maladie flottait dans l'air comme la brume et s'abattait sur ses victimes, et qu'elle disparaissait au son des cloches de l'église.
En 1414, Sigismond de Hongrie (1368/1437) fait reconnaître officiellement les vampires par l'Eglise Orthodoxe, lors du Concile œcuménique.Des conditions propices au développement du vampirisme Les enterrés vivants : les guerres et les épidémies ont eu comme effet direct l'inhumation précipitée des corps, par peur de contagion ou simplement ignorance médicale. Il était fréquent que l'on enterre des gens encore en vie, mourants, comateux ou paralysés. Ces malheureux étaient retrouvés dans d'étranges conditions dans leur cercueils, ayant lutté en vain pour s'extraire de la prison de leur sépulture. Le bruit provoqué par leurs efforts désespérés, les traces qu'ils portaient à force de se débattre (corps couverts de sang, mordus, retrouvés étouffés par leur linceul) marquèrent les hommes à l'esprit superstitieux. Le vampirisme fut l'explication de cette angoissante question.
L'Europe de l'est, terrain fertile pour le vampirisme : celle-ci était alors pratiquement entièrement analphabète et de nombreux habitants vivaient coupés du reste du monde. Ils vivaient toujours "entourés" de démons en tout genre et étaient particulièrement superstitieux : l'Eglise Orthodoxe était beaucoup plus clémente vis à vis de la présence d'esprits. A l'ouest, la Raison et l'Inquisition ne laissait qu'une place inférieure à un folklore vivant.
La différence de mentalité se sent aussi en ce qui concerne le comportement face aux morts : là où les Orthodoxes reconnaissaient dans les cadavres non décomposés une marque diabolique, les Catholiques voyaient une marque de Sainteté. De même, les enfants décédés en bas âge devenaient à l'Ouest des anges, et à l'Est des vampires.
Il était également reconnu depuis longtemps à l'est que les morts "mangeaient et mâchaient" dans leurs tombes et de nombreuses sépultures ont été découvertes renfermant des corps avec des pierres ou des pièces dans la bouche, pour les empêcher de mâcher.
Deux ouvrages relatent des découvertes archéologiques attestant de tels rites funéraires : "Der Schadel von Dyhernfurth in Altschlesein", par De Boehlich (1926), et "Découvertes archéologiques de vampires sur le territoire d'occupation des slaves de l'Ouest" par Le Professeur Rudolf Grenz de l'Université. de Liepzig (1952)
Du côté de la Valachie, on tremblait encore au simple nom d'un chef d'état sanglant, qui empalait aussi facilement ses propres hommes que ses ennemis Turcs bien qu'il ne fut pas à proprement parler un vampire, Vlad Tepes (1430/1476) qui inspira Bram Stoker quatre siècles plus tard.
Tout semble n'attendre que le vampire lui-même.
Le XVIème siècle : Epidémie
Le XVIème siècle vit de nombreux échanges entre l'est et l'ouest. Les voyageurs faisaient le récit de ces créatures dont l'extermination avait presque atteint le banal à l'Ouest. La population rurale de l'est s'empressa de greffer le vampire à ses propres légendes et ses propres fantômes. Les histoires d'épidémie de vampires revinrent amplifiées de leur voyage à l'est. Le Nosferatu s'y était installé sans ennui, ayant trouvé là une source de pouvoir pratiquement intarissable.
En 1520, on recense 30 000 cas de lycanthropie (toujours confondu avec le vampire). C'est une psychose générale, et l'Eglise décide d'ordonner une enquête officielle sur ce phénomène qu'elle considère encore comme une superstition dénuée de tout fondement.
En effet, depuis le Xème siècle, l'Eglise freinait les assimilations des légendes au culte, celles-ci ayant tendance à trop le détourner de son austère but original de pureté spirituelle. Il fallait à présent des années, voire des siècles, avant que ne soit reconnu un nouveau saint, ou un miracle.
En 1552, une réforme officialise le vampire et donne les moyens de le détruire et de prévenir sa prolifération. Puisqu'on a demandé son avis à l'Eglise Catholique Romaine, elle va répondre, après bien des hésitations : les vampires sont selon elle des excommuniés, à qui Dieu refuse le repos éternel de l'âme : les symboles de la foi seront les armes contre eux. L'existence du vampire est désormais soutenue "officiellement" et au lieu d'en venir à bout, cette validation va encourager ses apparitions et "codifier" quelque peu sa destruction.
Le cas d'Erzsébet Bathory (1560/1614) fit scandale et bien qu'elle ne fût pas un monstre surnaturel, elle n'en fût pas moins une meurtrière, saignant des jeunes filles pour boire leur sang et s'y baigner dans l'espoir d'obtenir la jeunesse éternelle. En Hongrie, le procès, en 1611, de la comtesse Erzsébet Bathory eut un retentissement plus grand encore. Initiée à la magie noire, elle était accusée d'avoir enlevé et vidé de leur sang de nombreuse jeunes filles (selon l'acte juridique, près de 300 !!) : "Toutes les chroniques s'accordent à dire qu'elle prenait un vif plaisir à boire le sang de ses victimes et même à en remplir sa baignoire, dans le but de préserver le plus longtemps possible sa jeunesse et sa beauté (...). Pendant dix ans, des dizaines de jeunes filles, enchaînées dans les cachots du château, seront torturées avec raffinement et saignées à mort". Grâce à ses liens de parenté avec la famille royale, la "Comtesse Sanglante" ne fût pas condamnée à mort mais gardée en captivité dans sa chambre jusqu'à sa fin. La comtesse Bathory, qui, dit-on, "aurait continué, après sa mort, à se livrer à ses débauches sanglantes, devenant ainsi un vampire au sens propre du terme", a servi de modèle à tous les vampires de le littérature. Resté à l'abandon à la mort de la Bathory, son château de Csejthe (Haute-Hongrie), qui ,n'est pas sans rappeler le château de Dracula (en Transylvanie), passe pour maudit.
Quelques Dates :En 1581, Lavater, dans son "Traité sur les spectres et les esprits nocturnes", dénonce les spectres et les esprits comme étant possédés par le Diable. Les vampires gagnent une variante : le Diable s'emparerait de leur corps pour perpétuer son œuvre malfaisante. Cela ne fait que renforcer l'emploi des objets du culte (eau bénite, croix, etc...)
En 1581, un dénommé Peter Stubbe est soupçonné d'être un loup-garou.
En 1597, Jacques VI d'Ecosse fait référence aux vampires dans sa "démonologie".