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 Comment le loup devint diabolique

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Lysisca
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MessageSujet: Comment le loup devint diabolique   Lun 07 Mai 2007, 17:54

Au Moyen Age, selon les chroniqueurs de la vie animale– qui reprennent à leur compte les fables de l’Antiquité et les assertions populaires –, ce « monstre » qu’est le loup n’est imaginaire qu’à demi :

« Il n’a pas de force dans les reins, et il ne peut plier le cou vers l’arrière. Et les bergers disent qu’il se nourrit tantôt de proies, tantôt de terre et tantôt de vent », déclare au XIIIe siècle Bruno Latini dans Le Livre du Trésor.
« Le fait que le loup ne peut fléchir le cou sans tourner tout le corps signifie que le Diable ne peut se tourner vers aucun bien », surenchérit Pierre de Beauvais.
Et Richard de Fournival, comparant dans Le Bestiaire d’amour la psychologie féminine au comportement des loups, affirme : « Il n’entre en une bergerie que le plus doucement qu’il peut ; et s’il lui arrive de briser sous son pied quelque branche d’arbre qui fasse du bruit, il s’en punit lui-même en se mordant moult angoisseusement le pied. »
Et jusqu’en ce XVIIIe siècle éclairé, Buffon, dans son Histoire naturelle, écrira : « Désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort. »

Ainsi, avec la faculté d’intelligence, le loup se voit réinvesti de ses pouvoirs anciens. L’étrangeté de sa constitution et de ses habitudes trahit sa connivence avec les puissances des ténèbres. Presque tout chez lui est signe mortel : son regard couleur de feu, son haleine pestilentielle, ses dents luisantes, son audace et son endurance, et par-dessus tout le noir de sa peau. À travers la figure du « lycanthrope », terme savant inventé pour les besoins de la cause, le trio sorcier-loup-diable est désormais constitué, réuni dans un même complot : l’anéantissement de la société des hommes et du royaume de Dieu. Les inquisiteurs vont pouvoir se mettre en campagne.

Ce sont les inquisiteurs qui « inventent » la lycanthropie (à ne pas confondre avec les loups garous, qui existaient depuis longtemps déjà dans l’imagination populaire. Il s’agissait d’hommes qui prenaient, bon gré mal gré, l’aspect d’un loup) : à partir de la fin du XVIe siècle, ils rédigent de nombreux ouvrages traitant le sujet sur le plan théologique, et concluent naturellement à la possibilité pour les sorciers d’opérer cette métamorphose. Ainsi, en 1486, le célèbre Marteau des sorcières est un véritable manuel du traqueur de loups-garous.

Viennent ensuite des dissertations spécialisées comme le Dialogue de la lycanthropie ou transformation d’hommes en loup du père Claude Prieur. Fort de ces certitudes, Jean Bodin envoie au bûcher de nombreux lycanthropes, parmi lesquels « Burgot (qui confessa) avoir tué un jeune garçon avec ses pattes et dents de loup, Michel Verdung, avoir tué une jeune fille… et que tous deux avaient encore mangé quatre filles ».

Qu’on n’aille pas prendre ces chasseurs de loups-garous qui déferlent dans les villages pour des ignorants. Bien au contraire. Sprenger, Bodin, Boguet, parmi les plus actifs, sont des lettrés. Et, pour prouver que les accusés s’en vont au sabbat montés sur des loups, qu’ils se changent en loup la nuit venue et attaquent hommes, femmes et enfants qu’ils dévorent ensuite, joignant l’anthropophagie au meurtre, avant de reprendre leur aspect familier pour échapper aux poursuites, les juges mobilisent toute leur érudition.
À côté de l’Écriture sainte et ses « loups ravisseurs en vêtements de brebis », ils citent tous les auteurs ayant abordé le sujet : Homère, Hérodote, Pline, Virgile, Horace, Lucien, Apulée… Ces récits fabuleux font mesure de preuves.
Les procès de sorcellerie marquent ainsi l’apogée de l’imaginaire maléfique du loup. À tel point que le démonologue Bodin en était arrivé à ne plus croire à l’existence de loups réels, et à voir en chacun d’eux « des hommes, ordinairement des magiciens ou des sorciers » !

Il faut attendre 1615 pour que le médecin I. de Nynauld écrive dans son Traité de la lycanthropie qu’il s’agissait, non d’un fait de sorcellerie, mais « d’une maladie par laquelle un homme se croit devenu loup ».
Déjà, un peu plus tôt, Henri Boguet, alléguant que Dieu seul possédait le pouvoir de changer l’aspect de ses créatures, avait déclaré cette métamorphose impossible et conclu à une illusion, une sorte de folie s’emparant du sorcier.
Ce qui ne l’avait nullement empêché de prononcer de nombreuses condamnations à mort…

Cette connotation diabolique continuera cependant d’accompagner le loup bien après que le feu des bûchers se fut refroidi. Elle sera largement exploitée par les polémistes de tous bords. Le loup devient celui qui suce le sang de ses victimes (peuple, protestants, …), ou l’opportuniste qui n’hésite pas à écraser les plus faibles.

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MessageSujet: Re: Comment le loup devint diabolique   Mar 08 Mai 2007, 09:53

La réhabilitation du loup par les romantiques

Dans le nouvel imaginaire du XIXe siècle, le loup est frère de tous les marginaux, de tous les déviants, de tous les étrangers parmi leurs semblables. L’écrivain se glisse dans la peau de l’animal solitaire, incompris, persécuté, pour exprimer sa propre solitude, l’incompréhension dont il se croit l’objet, l’intolérance dont il pense être victime. Mal du siècle, où la promiscuité des villes est vécue comme une oppression, autrui comme une menace et la norme comme la destruction d’une sensibilité propre.

« Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur ! » s’écrie Alfred de Vigny dans La Mort du loup.
Cette mort, tant exaltée par les romantiques, dévoile en une apothéose la figure christique du fauve et du poète, tous deux voyants, tous deux rejetés, tous deux suppliciés.
Leconte de Lisle montre le seigneur des forêts, à l’instant fatal,
« seul désormais sur la neige livide. (...)
Lui, le Chef du haut Hartz, tous l’ont trahi. » (L’Incantation du loup)
Et Vigny de prêter à l’animal agonisant cet ultime sermon :
« Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler.
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »

Emblème du poète maudit, le loup sera revendiqué par la bohème, désireuse d’exhiber sa différence, son mépris des conventions et des idées reçues. C’est ainsi que Pétrus Borel, crève-la-faim des lettres, se plaira à s’affubler du surnom de lycanthrope, personnage d’un de ses contes, Champavert, publié en 1833. Et, au début du siècle, Les Loups, « journal d’action d’art », décerneront à Paul Fort le titre de « prince des poètes ».

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MessageSujet: Re: Comment le loup devint diabolique   Mar 08 Mai 2007, 09:57

Je vous mets également les deux poèmes en question:

L'incantation du loup, Leconte de Lisle

Les lourds rameaux neigeux du mélèze et de l'aune.
Un grand silence. Un ciel étincelant d'hiver.
Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer,
Regarde resplendir la lune large et jaune.

Les gorges, les vallons, les forêts et les rocs
Dorment inertement sous leur blême suaire,
Et la face terrestre est comme un ossuaire
Immense, cave ou plat, ou bossué par blocs.

Tandis qu'éblouissant les horizons funèbres,
La lune, oeil d'or glacé, luit dans le morne azur,
L'angoisse du vieux Loup étreint son coeur obscur,
Un âpre frisson court le long de ses vertèbres.

Sa louve blanche, aux yeux flambants, et les petits
Qu'elle abritait, la nuit, des poils chauds de son ventre,
Gisent, morts, égorgés par l'homme, au fond de l'antre.
Ceux, de tous les vivants, qu'il aimait, sont partis.

Il est seul désormais sur la neige livide.
La faim, la soif, l'affût patient dans les bois,
Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois,
Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide ?

Lui, le chef du haut Hartz, tous l'ont trahi, le Nain
Et le Géant, le Bouc, l'Orfraie et la Sorcière,
Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère
Où l'eau sinistre bout dans le chaudron d'airain.

Sa langue fume et pend de la gueule profonde.
Sans lécher le sang noir qui s'égoutte du flanc,
Il érige sa tête aiguë en grommelant,
Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde.

L'Homme, le massacreur antique des aïeux,
De ses enfants et de la royale femelle
Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle,
Hante immuablement son rêve furieux.

Une braise rougit sa prunelle énergique ;
Et, redressant ses poils roides comme des clous,
Il évoque, en hurlant, l'âme des anciens loups
Qui dorment dans la lune éclatante et magique.


La mort du loup, de Vigny

I

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
Nous marchions sans parler, dans l'humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. -- Ni le bois, ni la plaine
Ne poussait un soupir dans les airs ; Seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent élevé bien au dessus des terres,
N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d'en-bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête
A regardé le sable en s'y couchant ; Bientôt,
Lui que jamais ici on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçait la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
Comme font chaque jour, à grand bruit sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse ;
Mais les enfants du loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa louve reposait comme celle de marbre
Qu'adorait les romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;
Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n'ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l'attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l'eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l'homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,
Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C'est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
- Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au coeur !
Il disait : " Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

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