A Jumièges la confrérie du Loup Vert fêta la Saint Jean jusqu'en 1921. Perpétuant peut-être un rite païen, elle s'inspirait d'une légende : un âne, chargé de porter le linge des moines de Jumièges aux nonnes de Pavilly, fut un jour dévoré par un loup. Mais celui-ci fut charmé par sainte Austreberte, si bien qu'il reprit docilement la tâche de sa victime.
Curieusement, ce mythe et ce rite furent exportés en Picardie.
Mais d'abord, qui est cette Austreberte qui inspira fêtes et confréries du Loup Vert?
La voici vue par un moine de Saint-Saulve de Montreuil, peu de temps après sa mort :
Son père, Badefrid, était conte du palais à la cour de Dagobert Ier. Il avait épousé une princesse allemande: Framechilde. Celle-ci allait accoucher quand un ange lui apparut et lui suggéra d'appeler sa fille Austreberte. Un nom après tout qui signifie brillante, illustre. A sa naissance, sa chambre fut inondée de clarté et d'une odeur de sainteté. Cela se passait en 630, à Marconne.
Après avoir vu – d’après un signe du Saint-Esprit – qu’elle serait appelée à la vie religieuse, Austreberte accomplit son premier miracle en fuyant un mariage arrangé par son père : elle passe la rivière en crue en marchant sur l’eau, elle et tous ceux qui l’accompagnent dans sa fuite.
Austreberte entre finalement au monastère de Port-le-Grand, sur la Somme. Un jour qu'elle cuit du pain au four, elle entreprend d'ôter quelques braises inutiles. Son balai s'enflamme avec une telle violence que la ration quotidienne de la communauté est en péril. Placide, Autreberte calme les religieuses affolées, se signe, puis, entrant dans le four embrasé, elle le nettoie de ses manches sans que le feu ne l'affecte, ni sa peau, ni même ses habits.
Vers 660, un seigneur de Normandie fit construire dans les environs de Jumièges une abbaye pour sa fille et 25 religieuses. Austreberte devint abbesse de cette communauté. Là, elle accomplit encore quelques miracles (à son encontre).
Elle quitta cependant cette abbaye pour s'établir à Pavilly, vers 662. Une fois de plus, elle sauve ses sœurs – d’un tremblement de terre cette fois-ci – et ressuscite même l’une d’elles.
Quand saint Philibert eut quelques ennuis avec ses pairs, on l'accusa de relations coupables avec l'abbesse. C'est elle qui, en tout cas, insista alors auprès de l’évêque de saint Ouen pour que Philibert retrouve l'abbaye de Jumièges au terme d'un exil. Dans cet épisode, certains auteurs glissent que Philibert, dès lors, ne supporta plus d'autres linges d'autel "qu'il n'eust été lavé par ses bonnes religieuses". Nous y reviendrons bientôt.
Et puis le temps passa. A la Purification de 704, Austreberte rêvait quand elle apprit d'un ange qu'elle mourrait huit jours plus tard. Le matin du dimanche 10 février 704, elle mourut. Elle avait 74 ans. Austreberte allait rester patronne des lavandières, des impotents et des captifs. Fêtée le 10 février, elle accompagnera la fécondité féminine qui débute le 1er avec la Sainte Brigitte et se termine le 14 avec la Saint Valentin, patron de Jumièges. Elle accompagnera aussi la verdeur de la terre jusqu'aux premiers feux de l'été.
Défunte, Austreberte continua à opérer des miracles par l'entremise de ses servantes.
Quand aux reliques de sainte Austreberte, du moins ce qu'il en restait, elles prirent très vite le chemin de Rouen. Mais il continua à s'opérer des miracles à Pavilly.
La rivière qui va de Pavilly à Duclair, l'Esne, prendra le nom d'Austreberte. Bien entendu, sa source passe pour être miraculeuse.
Quand, peu après, les vikings ravagèrent l'abbaye de Pavilly, les religieuses gagnèrent le monastère fondé par Austreberte à Marconne. C'est là que Julienne, l’abbesse, fit écrire la vie de la sainte.
En fuyant la Normandie, la communauté emportait peut-être une partie des saintes reliques. Elle emportait en tout cas l'étrange cérémonie du loup vert. Ce qui témoigne de son ancienneté.
En 835, les disciples d'Austreberte, venues un bon siècle plus tôt à Marconne, souffrirent encore des vikings. Nos nonnes vinrent alors se mettre sous la protection de Helgaud, comte de la ville fortifiée de Montreuil. L'abbaye de Marconne ayant été détruite, on établit à Montreuil un monastère en l'honneur de la sainte. Vers l'an Mil, elle fut érigée en abbaye royale. Elle devint vite l'une des plus puissantes du Ponthieu. Elle était située rue du "Ver montant".
A Montreuil, Sainte-Austreberte garde pour emblème une tête de loup. Datée de 1477, une miniature du cueilloir de l'hôtel-Dieu, propriété de nos jours du centre hospitalier de l'arrondissement, est visible au musée Rodière de la ville. Une tête de loup...
Ce que n'écrivit pas le rédacteur de la vie d'Austreberte, c'est que devenues toutes des anges à l'apparence humaine, les religieuses de Pavilly eurent pour tâche de laver le linge des moines de Jumièges. Dans la rivière qui porte aujourd'hui le nom de la sainte. Austreberte, forte de ses pouvoirs, avait dressé un âne, flanqué de deux paniers, pour assurer la navette entre les deux abbayes. Un jour, dans la forêt, au niveau de Yainville, un loup se jeta sur l'animal pour le dévorer. Inquiétée par le retard de la bête, Austreberte découvrit les restes de son fidèle aliboron, le linge tâché de sang. Elle comprit. Appelant le prédateur qui accourût, envoûté, domestiqué, elle l'obligea à remplacer le pauvre grison. Ce dont il s'acquitta docilement jusqu'à la fin de ses jours.
Une autre version nous dit que ce fut Philibert, lui-même, qui vint punir le prédateur et le condamna de surcroît à ne plus se nourrir que de végétaux. Bref, il en fit un loup vert!
Ce n'est qu'à partir du XIIIe siècle que ce miracle est bien présent dans le patrimoine de Jumièges. Patrimoine livresque et lapidaire. A l'abbaye, trois sculptures évoquent l'âne et le loup, tantôt auprès de Philibert, tantôt d'Austreberte. Une statue subsiste à l'église Sainte-Austreberte de Pavilly où la scène était peinte jadis sur le petit autel. Statue encore à l'église de Gerponville. A Tournus, où repose Philibert, un bas-relief représente le loup et l'âne. Est-ce allusion directe à la légende ou à la victoire du saint sur Ebroïn, félon maire du palais, surnommé le loup furieux?
Maintenant, certains indices laissent à penser que la légende est bien antérieure au XIIIe siècle. Car il est dit dans certaines chroniques que, sur le lieu supposé du drame, on éleva au début du VIIIe siècle une chapelle dédiée à saint Austreberte. Soit peu de temps après sa mort. Elle aurait été détruite par les vikings. Alors on planta une croix connue dans le pays sous le nom de Croix-l'âne et qui traversa les siècles. La croix disparue à son tour, un chêne voisin fit l'affaire dans lequel on ficha quelques statuettes. Ce sanctuaire est toujours visible aujourd'hui. Quant au loup, nous dit la tradition populaire, il possède foule de descendants parmi la gent canine de la péninsule gémétique.
Peut-être la cérémonie du Loup Vert, le 23 juin, puise-t-elle ses origines dans les rites païens. On prêtait peut-être au loup, comme à l’Homme Vert, des pouvoirs fécondateurs sur la nature. Sans passer pour une divinité, il personnifiait plutôt l'âme de végétation. Alors, ce loup était vert. La Saint-Jean fut établie au IVe siècle par l'Église pour christianiser des coutumes préexistantes - la fête de Beltaine des celtes. Saint-Jean qui passe souvent pour guérir la peur du loup...
Canteleu, le Chêne-à-leu, ces noms de lieu témoignent de la présence du loup dans la région de Jumièges. Sa domestication par Philibert ou Austreberte veut-elle marquer la suprématie de la religion sur les antiques croyances?
On pourrait avancer une tentative d'explication plus prosaïque. Entre 673 et 675, la portion de forêt comprise entre le lieu de la légende et l'église Saint-Denis fut attribuée à l'abbaye de Saint-Wandrille. Or, c'était précisément le chemin qui menait au couvent de sainte Austreberthe. Immédiatement, Philibert porta l'affaire en justice. L'abbé Lantbert, perçu comme un prédateur, entravait ainsi la liberté de circulation entre l'abbaye de Jumièges et celle de Pavilly. Saint Ouen finit par trancher en 676 en accordant le bois litigieux à l'église Saint-Denis. Et la route fut à nouveau assurée aux relations entre Philibert et Austreberte. Notre légende, après tout, aurait pu puiser sa source dans cet épisode judiciaire en le symbolisant.
Amiens a eu son "homme vert" dit encore "compagnon du loup vert" jusqu'en 1727. Le bedeau de l'église Saint-Firmin-du-Castillon venait assister à l'Épiphanie et à l'office du 13 janvier, couvert de feuillage, et tenant à la main un cierge fleuri. Sur la place de l'Hôtel de ville, non loin de l'église, la foule se précipitait à sa rencontre pour lui arracher une feuille en guise de porte bonheur.
La cérémonie du Loup vert se déroula, pense-t-on, à Marconne, mais essentiellement à Montreuil. Depuis au moins la fondation de l'abbaye, en l'an mil, une confrérie du Ver Montant s'élisait chaque année un président qu'elle baptisait le Loup.
Cette confrérie étaient attachée à une chapelle dédiée à saint Jean. Aussi, la veille de la fête du saint, le 23 juin, le président revêtait une large houppelande verte et se coiffait d'une tête de loup aux yeux rouges et à la gueule ensanglantée. Portant une charge de linge, le loup partait des bords de la Canche à la tête de ses confrères et remontait la rue du "Ver-Montant" en chantant l'hymne à saint Jean. L'abbesse et l'aumônier apparaissaient alors sur le seuil de l'église abbatiale et bénissaient le Loup ainsi que sa troupe.
Au chant des psaumes, ils le conduisaient alors jusqu'à l'autel tandis que les assistants imitaient les hurlements du loup tout en décrivant mille extravagances. Après l'office, un repas maigre réunissait tous les confrères.
Portant croix et bannière, le clergé sortait de l'église pour bénir le bûcher de la Saint Jean, allumé au son des clochettes du Loup par un jeune homme et une jeune fille parés de fleurs. Le bûcher était rangé autour d'un mât que couronnait une enseigne représentant les armoiries de la ville. Puis le clergé s'en retournait au chant du Te Deum. Le Loup et ses confrères, parodiant l'Ut queant laxis, se tenant tous par la main, poursuivaient autour du feu celui qu'ils avaient désigné pour être le loup de l'année suivante. Une fois pris, on feignait de le jeter aux flammes. Le peuple dansait une partie de la nuit, s'adonnait à la débauche autour du brasier et emportait des charbons éteints pour les conserver religieusement toute l'année. C'était un préservatif assuré contre les maladies et les misères de la vie...
Le lendemain, à la suite d'un nouveau repas maigre durant lequel, jusqu'au dessert, toute parole licencieuse était passible d'un pater noster à réciter debout, la fête se poursuivait. La confrérie, dont plusieurs membres portaient un énorme pain béni orné de rubans et de verdure, se rendait à nouveau à l'église Sainte-Austreberte. Les mêmes bouffonneries recommençaient.
Après quoi, les clochettes, déposées sur les marches de l'autel, étaient confiées comme insignes de dignité au nouveau loup.
On sait, en 1435, la part que prenaient les maires et échevins de la ville de Montreuil à ces manifestations.
Dans la région de Montreuil, il s'est trouvé des érudits pour penser que Loup Vert vient en fait de Loup Ver, l'autre nom du loup garou. Ver, en suédois par exemple, ne signifie pas autre chose que l'homme. Or, les compagnons bâtisseurs, organisés en confréries, avaient pour habitude de s'appeler entre eux loups. C'était le cas des enfants de Salomon. Ceux de Maître Jacques, les compagnons du Devoir, se nommaient quant à eux loups garous. Alors, on s'est permis de penser que la cérémonie de Montreuil constituait en fait l'élection du roi de la confrérie des tailleurs de pierre. Le "ver montant" est le nouvel élu, le "ver descendant" l'ancien...
Comme beaucoup de fêtes de ce type, celle du Ver Montant dégénéra. En 1478, le vertueux Dom Lobain, abbé de Saint-Saulve, crut devoir intenter un procès à la confrérie pour immoralité. Avec les mystères, la cérémonie fut frappée d'interdit par la Réforme et les sévères règlements du concile de Trente. Elle tomba définitivement en désuétude au milieu du XVIe siècle. Celle du Jumièges lui survécut trois siècles...
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Prend le loup pour frère car il connait l'ordre des forêts

L'esprit suit-il une trajectoire chaotique déterministe ?