Héhé. Une occasion en or de polluer un sujet de ma prose...
La fin du monde.
"- Papa, je suis rentrée !"
François laissa émerger sa tête de derrière son livre. La petite Pauline était en train de se déchausser dans le hall, pas loin du canapé du salon ou il s'était affalé. Même avec la climatisation poussée à fond l'atmosphère était à peine respirable. 39°C à l'interieur pour 44 dehors : un mois d'août comme tant d'autres ces dernières années.
Mais Lauren n'était pas rentrée en même temps que sa fille ce soir là.
"- Salut ma chérie. Ou est maman ?
- Elle est retournée au supermarché pour nous acheter des glaçes ! Je peux aller à l'ordinateur, dis ?
- Bien sûr ma puce."
Avant même qu'il ait pu reposer son journal sur la table basse, Pauline s'était précipitée dans l'escalier pour aller jouer sur le pc du bureau, au premier. François se leva péniblement, se demandant ou les enfants pouvaient bien trouver l'énergie de bouger autant par une chaleur pareille, et se dirigea vers la cuisine pour prendre une bière dans le frigo.
Toutes les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes, seulement couvertes par des moustiquaires aspergés de lotion citronnée. Pas un courant d'air ne passait et le sang battait aux tempes de François. Il jeta un coup d'oeil par la fenêtre de la cuisine : les jardins étaient tous vides, même en fin d'après-midi. Personne ne mettait un pied dehors avant au moins vingt-et-une heure, et encore. Les gens se badigeonnaient de crème à la citronnelle par peur des moustiques. C'était devenu la nouvelle psychose ces derniers temps, surtout depuis que les médias relayaient que la maladie avait progressée.
Une demi-heure plus tard, Lauren n'était toujours pas de retour. Vaguement inquiet, François se retrouvait à nouveau dans le canapé, cette fois-ci devant le journal de vingt heures. Alors qu'il tentait pour la seconde fois de contacter sa femme par téléphone, le présentateur en chemise blanche tachée de sueur égrainait d'une voix dynamique la liste des malheurs du jour.
" - Trois nouveaux cas d'infection par la forme mutante du plasmodium ont été admis aujourd'hui au CHU de Lyon. Avec plus de vingt décès ces deux dernières semaines dans le sud de la France, la progression de la maladie au reste du territoire semble définitivement se confirmer. Alors que de nombreux cas d'infection sont maintenant signalés en Bourgogne et dans le Limousin, le ministère de la santé a fait savoir par un communiqué adressé à la presse que l'état Français compte faire appel à l'aide internationale pour lutter efficacement contre la prolifération du mal. Alors que les campagnes d'épandage au DTT se poursuivent, l'institut de ..."
Bien qu'ils habitaient en région parisienne, François redoutait de jour en jour l'arrivée de la maladie dans la région. Ils avaient déjà tout prévu : si les choses continuaient ainsi, ils iraient rejoindre la famille de Lauren en Angleterre. Ils ne laissaient déjà plus sortir Pauline toute seule dans le jardin et insistaient toujours pour qu'elle s'asperge quotidiennement avec son spray à la citronnelle. Mais si les moustiques finissaient par amener la maladie jusqu'ici...
Il composa le numéro du portable de Lauren pour la quatrième fois : encore le répondeur.
Que pouvait elle bien être en train de faire ?
Calme-toi. Tu sais bien qu'elle oublie toujours d'allumer son foutu portable. Pas de panique, elle va bien. Elle a juste du prendre un peu de retard en route. C'est pas comme si un putain de moustique était venu la piquer dans sa Twingo climatisée alors qu'on habite juste à une centaine de kilomètres de Paris, non ? Arrête de penser à des conneries pareilles.Sans doute sous l'effêt combiné de la fatigue et de la chaleur, il éclata de rire en imaginant une scène totalement absurde : un (
moustique) insecte de cartoon, comme ceux qu'on voit dans les publicités pour les répulsifs à (
moustiques) insectes, s'approchait de la voiture de Lauren garée sur le parking du supermarché. Portant un loup sur son visage et tenant un couteau à la main, il prenait un air pervers pour lui sortir une phrase comme « Dis poulette, je peux te sucer un coup ? »
« - Putain, t'es trop con mec... »
Quand elle reviendra, il lui dira qu'il est définitivement temps de partir.
Quand elle reviendra...
Si elle revient.
"- Merde."
Il reposa le téléphone sur son combiné, éteignit la télévision et alla au pied de l'escalier.
"- Pauline, ma puce ? Je sors acheter des cigarettes. Je reviens bientôt, n'ouvre le portail à personne. D'accord ?"
Il entendit sa fille crier qu'elle ne savait même pas comment utiliser l'interphone.
"- C'est très bien ma chérie. A tout à l'heure !"
***
Du feu.
Tout ce que voyait François c'était des flammes éclairant la nuit. Des volutes de fumée noire s'élevaient en colonne dans le ciel bleu sombre. Il hurlait, retenu par un policier à la chemise partiellement déboutonnée. Il voulait aller voir de plus près, il voulait essayer de la sortir de là-bas, même en sachant que c'était bien trop tard.
Le carambolage était énorme. Des véhicules divers s'étaient encastrés les uns dans les autres. Des sacs contenant des cadavres, sur la chaussée. Un camion-citerne éventré, déversant son contenu infernal sur les carcasses de voitures. Des pompiers tentant d'étouffer les flammes. D'autres policiers éloignant les curieux. Le conducteur du camion s'était sans doute bêtement endormi sous l'effet de la chaleur, et son véhicule aura dérivé jusqu'à franchir la bande de sécurité pour faucher les voitures arrivant en face.
Et au beau milieu de tout ça, François distinguait l'arrière d'une Twingo écrasée sous le poids de la citerne renversée.
C'était vraiment la fin du monde.
Ou du moins, ça l'était pour lui.
_________________
Gib mir deine Hand, deine weisse Hand,
leb wohl, mein Schatz, lebe wohl, mein Schatz, leb wohl.
Lebe wohl, denn wir fahren, denn wir fahren,
denn wir fahren gegen Engeland, Engeland!